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Le blogue du Veilleur
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Publié
le 2006-03-18 06:55:26
par Le Veilleur
LA MORT DE
SOEREN NEPAERSON
I
La lettre
« Ma chère Andrée. Tu vois, je ne t’oublie pas…, hélas ! Mon esprit est si souvent tourné vers toi qui te morfonds dans ta grisaille parisienne, penchée sur ton manuscrit que tu lis et relis jusqu’à la nausée, rongée par le ver du doute, dégoûtée de toi-même et des autres. Je me suis beaucoup reproché de t’avoir abandonnée dans cet état de mélancolie ; je me le reproche encore parfois à cette heure de vague à l’âme où le soleil tombe sur l’horizon et teinte de reflets dorés le manteau rose et bleu du ciel ; mais j’avais tant besoin d’air, d’espace, de nature et, surtout, j’éprouvais moi aussi l’oppressante nécessité de renouveler mon inspiration.
« Ah ! Le nouveau, l‘originalité, voilà ce qui nous mine, nous autres, écrivains! Tout n’a-t-il pas été dit, et de toutes les façons ? Cette question nous obsède …, ce pourrait-il qu’elle nous égare ?… L’art est si prenant, si exigeant, et nous, mon amie, animés par cette flamme sacrée, persuadés qu’il n’est rien de beau en dehors du vrai, nous le voyons se confondre fréquemment avec la réalité même de notre vie. Ainsi sommes-nous prêts à braver toute morale pour sublimer notre œuvre. Sur cette morale nous avons, du reste, j‘en suis persuadé, un droit de vie et de mort.
« Après un séjour de trois mois sur l’île du Levant passé dans une extrême solitude qui me conforta dans la révélation de cet arcane naguère révélé, à la lueur duquel j’ai pris la résolution que tu sais, une escale d’une semaine sur l’île de Port-Cros m’a convaincu que l’ambiance ne correspondait pas parfaitement à ce que je recherchais pour l‘accomplissement de mon oeuvre. « Mon périple des îles d’Hyères est donc bouclé puisque j’ai finalement arrêté mon choix sur Porquerolles, la plus peuplée des trois (oh! Tout est relatif, la haute saison n’est pas encore commencée et la population autochtone reste assez maigre).
« Je suis descendu à l’hôtel du « Relais de la poste ». Ce nom me plait, il donne à mon voyage une tournure romanesque; je m’imagine au temps des diligences. L’illusion est d’autant plus facile qu’ici les automobiles sont, en dehors du parking du port, presque absentes des routes dont la plupart ne connaissent ni le béton ni le goudron.
« Je t’écris de ma chambre sur une table branlante. La fébrilité de ma main n’est pas faite pour atténuer cette défection du mobilier. Je suis encore dans l’émotion de la méprise que j’ai vécue ce matin et que le destin m’a offert comme la scène où, dans mon œuvre, viendront s’enchaîner fiction et réalité, avec un potentiel d’horreur et de mystère qui relèguera Stevenson et Edgar Poe au vrai rang qui est le leur : celui d‘aimables fantaisistes.
« Es-tu prête ? Cale-toi bien dans ton grand fauteuil vert. Voici l‘histoire.
« Donc, ce matin, je quittai le Relais de la poste pour une promenade à bicyclette de location. La journée s’annonçait belle malgré l’air encore un peu vif des premières heures d’une matinée printanière. J’empruntai la charmante route des Mèdes qui, dès la sortie du village, déroule son ruban de terre vers l'est en bordant sur la gauche la longue plage de sable de la Courtade que panachent les chevelures ébouriffées des tamaris. A droite s’étendaient des vignes. Bientôt les pins formèrent une nef aux vitraux d’azur. « J’étais parvenu à la croisée de deux chemins. Sur ma gauche, une pancarte indiquait le fort de l’Alicastre dont une tradition rapporte que le légendaire masque de fer y séjourna. Au loin, par delà la courbe de la plage Notre-Dame, le rocher des Mèdes se profilait majestueusement au-dessus des collines sur le ciel poudré d‘or par le soleil levant. J’avais mis pied à terre autant par hésitation que pour contempler ce magnifique tableau quand, sur ma droite, une tache rouge vif à travers le maquis attira mon attention. Je m’arrêtai. Alors que je tentai d’identifier ce rutilement insolite, j’aperçus un peu plus loin un homme penché sur la terre dont il semblait remuer la surface. Je ne voyais pas s’il utilisait un outil ou seulement ses mains car il me tournait presque complètement le dos. Ma curiosité fut piquée. Tu me connais, je voulus en savoir davantage. J’abandonnai mon vélo dans le fossé et m’engageai discrètement à travers les arbres en contournant l’individu pour observer ses gestes et son visage à l’abri d’un bouquet d’arbousiers. Son profil m’apparut sans me révéler rien de particulier : une physionomie somme toute banale malgré les cheveux hirsutes et la barbe de trois jours. Après avoir tassé le sol avec ses paumes, il s’appliquait à le tapisser le plus uniformément possible d’un lit de feuilles mortes. A deux pas, un anorak rouge flamboyait sur le vert d’un buisson de cistes. Tout à coup, mon mystérieux personnage sembla sentir ma présence car il se tourna brusquement dans ma direction. Je me reculai tout aussi vivement derrière l’épais feuillage. Mon cœur se mit à battre violemment, autant sous l’effet de la surprise qu’à cause du regard tendu, intense que je saisis dans l’espace d’une fraction de seconde. Je ne savais s’il m’avait vu. Je n’osais bouger. Tous mes nerfs, tout mon corps étaient aux aguets; mais je n’entendais rien que ce cognement sourd et précipité au fond de ma poitrine. Je restai là cinq minutes, immobile, m’efforçant de réguler ma respiration. Peu à peu, je recouvrai mon calme, puis me décidai à jeter un coup d’œil entre les branches. Il n’était plus là ; l’anorak rouge avait disparu également. J’auscultai le maquis alentour, aussi loin que ma vue pouvait porter à travers les entrelacs de la végétation. Rien. Je me tournai à nouveau vers l’emplacement déserté par l’homme : seul un rouge-gorge dodu semblait regarder avec circonspection le sol fraîchement remué. Je me décidai à battre en retraite et ne fus vraiment rassuré qu’après avoir enfourché mon vélo et pris un peu de vitesse sur le chemin du retour.
« J’arrivai à l’hôtel vers midi avec une faim attisée à la fois par le grand air, l’exercice et l’émotion. Après m’être changé et reposé une vingtaine de minutes dans ma chambre, je descendis à la salle de restaurant. Elle était presque déserte. « Derrière le comptoir, le garçon essuyait les verres et partageait son attention entre un poste de télévision allumé dans l’angle opposé et deux clients accoudés au zinc. Les visages de ces derniers, cuits comme des masques d’argile annonçaient des gens de la mer : des pêcheurs probablement, car ils critiquaient avec véhémence les nouvelles normes européennes sur les filets de pêche. Le plus âgé dirigeait le débat. Je ne distinguais pas toutes ses paroles mais j’observais la gestuelle de ses mains qui semblaient distribuer des cartes à jouer autour de lui. Parfois il s’arrêtait net. Alors, ses bras écartés, ses mains grandes ouvertes, paumes tournées vers son interlocuteur paraissaient formuler une profonde interrogation ; tandis que tout son corps, un peu penché en arrière, se tendait tel un point d’exclamation. Et l’autre acquiesçait, hochait la tête avec un air grave, concentré, puis, comme pour ponctuer lui aussi ces périodes de la conversation, portait solennellement son verre de pastis à ses lèvres.
« On me servit le plat du jour. Je regardais distraitement le journal télévisé. Le présentateur évoquait, photo à l’appui, l’enlèvement d’une enfant dans la région de Toulon. Les parents apparurent à l’antenne pour lancer un appel pathétique au ravisseur. Les arguments de ce couple qui s’adressait à la sensibilité, à la générosité d’un être sans doute foncièrement égoïste et sans scrupule me paraissaient naïfs et dérisoires. Le journaliste reprit la parole pour ajouter quelques informations sur cette affaire. Soudain, ces mots me frappèrent : « la petite Marie portait le jour de sa disparition un anorak rouge ». Je m’arrêtai subitement de manger. La vision du maquis avait ressurgit en moi. Cet anorak rouge, là-bas, à présent que j’y songeais, avait la taille d’un vêtement d’enfant ! Toute mon attention se concentrait désormais sur l’écran où l’on voyait le portrait robot d’un homme : un suspect, disait-on, que des témoins auraient vu en compagnie de la fillette peu avant sa disparition. Je ne peux pas dire que la ressemblance avec mon type me frappait (on aurait aussi bien pu m’y reconnaître) mais elle ne me paraissait pas non plus improbable ; à force de regarder, je fini par me convaincre de sa réalité. Je m’interrogeais sur l’opportunité d’alerter la police. Si j’étais victime de mon imagination, j’allais perturber la vie paisible des insulaires et, surtout, celle d’un innocent ( sans parler de mes vacances gâchées car tu sais combien ma vanité souffrirait d’être regardé comme l’instrument d’un pareil scandale ! ).
« Après une valse hésitation, j’optai pour une enquête personnelle préalable. Je devais retourner sur place et vérifier ce que l’homme avait bien pu enterrer sous les pins. Mon déjeuner expédié, l’appétit du reste m’ayant quitté, je repris ma bicyclette. Tout en roulant, un débat s’insinuait dans mon esprit. « D’abord effrayé à l’idée que je pouvais découvrir un corps, la raison me cria bientôt l’invraisemblance de cette hypothèse. Pourquoi choisir la difficulté et le risque de l’enterrer, alors que la mer toute proche offrait la commodité et la discrétion de sa tombe abyssale ? « Mais que vaut le bon sens pour comprendre les actes d’un fou, d’un monstre, d’un homme aux abois ? Ce n’est pas à toi, ma chère Andrée, que je vais apprendre à quels comportements inattendus peuvent conduire les arcanes d’un esprit en surchauffe ! D’ailleurs, un acte ne peut-il paraître absurde jusqu’à ce que de nouvelles connaissances nous en révèle l’implacable logique ? « A mesure que je me rapprochais du lieu de mon investigation, je ressentais une espèce de lourdeur dans les jambes qui n’était pas due uniquement à l’effort de pédaler. Ma résolution flanchait ; j’étais à deux doigts de faire demi-tour, de tout laisser tomber, et les arguments ne manquaient pas à ma lâcheté. « Mais déjà je reconnaissais l’endroit. « Je mis pied à terre et m’enfonçai dans le maquis malgré le vertige qui s’était emparé de tout mon être. « J’étais là, debout, regardant un peu hébété le tapis de feuilles ; ne comprenant plus l’étrange obsession qui m’avait poussé jusqu’ici, je maudissais mon imagination. « Je m’accroupis cependant, et ma main, déjà, machinalement, commençait à creuser.
« C’est alors que j’entendis cette voix derrière moi : « Inutile, il n’est plus là.» La phrase avait été prononcée calmement, sur un timbre assez doux même, mais elle avait retenti dans ma tête comme un coup de gong et mes épaules devinrent aussi pesantes que si l’homme s’était abattu sur moi. Je me retournai sans me relever et le regardai de bas en haut. Je ne trouvais rien à répondre. L’aurais-je pu, du reste ? Ma langue semblait collée à mon palais et mes mâchoires soudées entre elles; le sang s’était retiré de mon visage pour se réfugier dans mon dos où je sentais déjà la sueur perler entre mes omoplates; une légère nausée montait en moi; un fourmillement me parcourait les membres. « Il n’est plus là » répéta-t-il. « Il m’observait derrière ses lunettes (je ne les avais pas remarquées ce matin, ou, plutôt, il ne les portait pas). Maintenant que je voyais son visage de face, tout proche, il m’apparaissait moins ordinaire. Certes, les traits eussent embarrassé Lavater en personne : Le nez, la bouche, le front, le menton, tout était régulier, lisse et sans caractère dans un ovale poupin que virilisait à peine la barbe naissante. Mais à travers les verres, le regard démentait la première impression de veulerie : à la fois insaisissable et extraordinairement présent, il semblait embrasser l’univers de mes émotions sans rien révéler des siennes. « Je n’osais pas lui demander ce qui « n’était plus là » ; mon esprit fuyait même cette question lourde de conséquences. Pourtant il me fallait dire quelque chose, justifier ma présence. Je ne pouvais tout de même prétendre que je ramassais des champignons en cette époque de l’année ! « Je… j’ai perdu ma bague… j’ai dû l’accrocher à une branche » fis-je, comme si je n’avais pas compris sa remarque. « Le ton faux sur lequel j’avais bredouillée cette explication douteuse était pitoyable. Il resta silencieux pendant d’interminables secondes, sans cesser de me fixer, sans bouger. Dans ce silence déconcertant, mes nerfs se tendaient encore davantage. Puis, de la même voix calme, il dit : « Ne mentez pas, je vous ai vu ce matin ». Ce fut comme une douche froide ; subitement j'eus honte de moi, honte de ma lâcheté ; j’étais humilié aussi d’être surpris en flagrant délit de mensonge. « Mon cerveau, en alerte absolue comme un animal aux abois, évaluait le danger. Mon adversaire était sensiblement plus jeune que moi, mais il n’avait rien d’impressionnant avec sa stature médiocre, ses épaules étroites ; les mains fines et blanches sortant de son blouson de daim offraient la même mollesse que les lignes de sa figure. « Je demandai sèchement : «De quoi parlez-vous ? Qu’est-ce qui n’est plus là ? ». « Il ne répondit pas. Lui aussi me jaugeait, sans rien laisser paraître toutefois de ses sentiments. Son regard aigu marquait un contraste saisissant avec l’apathie de sa physionomie, et j’y devinais plus que je n’y lisais la recherche accélérée d’un certain nombre de données. « Vous devez le savoir, lâcha-t-il enfin, sans se départir de son flegme, puisque vous m’avez espionné ! » « Non, justement, je ne sais pas ; je n’ai rien vu de ce qui semble vous inquiéter. », répliquai-je avec acerbité. « Vous êtes donc revenu pour voir ? » Il avait accentués ces deux derniers mots d’un ton narquois. « Pourquoi vous être donné cette peine et ne pas avoir satisfait votre curiosité dès ce matin ? » « Je me sentais comme acculé dans les cordes d'un ring. Dans le visage placide, inexpressif, seule la pupille noyée dans le reflet des verres de lunettes avait brasillée d’une petite lueur sarcastique. « Ce matin, je n’avais pas de motif aussi fort de m’intéresser à vos agissements. » « J’avais lancé ça avec rage, comme un boxeur sonné expédie un crochet au hasard, au mépris de sa garde. « La lueur derrière les lunettes se fit interrogative mais aussi plus dure ; une ombre passa sur son front, et je crus même déceler pour la première fois un léger frémissement de sa lèvre. « Et maintenant ? » « Il venait de poser la question fatidique. Nous touchions le point crucial autour duquel nous tournions depuis dix minutes et que j’essayais plus ou moins inconsciemment d’esquiver. A présent, je réalisais pleinement que la réponse qui s’imposait à moi impliquait de l’accuser d’un meurtre abominable. La vision imaginaire de cet acte horrible accolée à celle réelle de l’homme qui se tenait là en face de moi, tranquillement, composaient une telle disparate que le doute me paralysait autant que l’embarras de devoir assumer un rôle de policier qui me dépassait déjà. Je cherchais en vain quelque chose à dire qui ne me compromettrait pas et l’amènerait à une déclaration ou une action capable d’effacer mon incertitude. Je m’apprêtais à jeter à la face d’un homme de terribles soupçons fondés sur des apparences finalement plutôt minces. J'aurais voulu échapper à cette situation décidément incongrue, à l’image de la question que j’allais lui poser. Mais il était trop tard. « Monsieur, puis-je vous demander ce que vous avez dissimulé au pied de cet arbre ?» « Je m’étais efforcé de donner de l’assurance à ma voix et à ma contenance, mais la conviction n’y était guère. Il s’en rendit compte, sans doute, car je discernai une pointe d’ironie dans sa réplique laconique. « De quel droit ? » « D’accord ! » Fis-je. « Et, sans le quitter des yeux, je m’abaissai à nouveau vers le terreau noir où mes doigts, tout à l’heure, avaient tracé quelques sillons. « Puisque je vous dis qu’il n’est plus là. C’est ça que vous cherchez ? » « Il avait subitement porté la main à sa poche. Il en sortit une espèce de filin que je regardais sans comprendre. Devant mon silence ahuri, il commenta : « C’est un collet…, un collet pour les lapins. » Et il faisait coulisser la boucle métallique autour d’un cou imaginaire. « Je restais là, accroupi, contemplant avec stupeur le câble de laiton. « Puis, j’éclatai de rire, d’un rire qui explosait de toute la tension accumulée, où se dissimulait aussi ma confusion. « Alors, je lui racontais l’avis de recherche à la télé, le portrait robot, l’anorak rouge. « Il sourit à mon récit et j’en fus soulagé, presque reconnaissant. Lui, pensait que j’étais un de ces écolos farouchement anti-chasse prêts à dénoncer le moindre braconnier. Je le rassurai : je serai muet comme une tombe. A ces mots malencontreux, je lui adressai un sourire gêné ; mais il n’avait pas fait le rapprochement et pensait déjà à autre chose. L’anorak rouge ? C’était celui de son fils. Si je voulais me remettre de mes émotions et effacer mes derniers doutes devant un bon café, nous ferions plus ample connaissance tous les trois. Il avait sa maison un peu plus loin, derrière cette pinède au bout de la route. Mais j’avais du courrier en retard et, après m’être excusé, je promis de revenir pour l’apéritif. « Voilà, ma chère Andrée, l’enquête d’un détective amateur qui ne restera pas dans les annales policières, mais, je te l’ai dit, qui servira admirablement mon plan !… Je vais m’interrompre là, car l’heure est venue du rendez-vous avec mon « psychopathe». Je te raconterai ma soirée avant de cacheter ma lettre demain…
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« Ca m’aurait bien arrangé ! » Murmura l’inspecteur Peretti. Il jeta un regard circulaire sur la chambre et glissa la lettre dans la poche de son veston. « Pardon ? » Fit l’hôtelier qui se tenait discrètement à deux pas et crut que l’inspecteur s’adressait à lui. Mais ce dernier, un téléphone portable déjà collé à l’oreille, ne répondit pas. Il appela : « Marcel ? Amène-toi. On part à la recherche d’un autre cadavre… Hum ? … La petite Marie Blanchard. » « La gamine qu’on recherche à la télé ? » Osa questionner l’hôtelier ému. « Mouai ! » Grommela le policier. « Et l’autre, mon client, il est mort comment ? -Etranglé… avec un collet à lapin. » ***
II
Bernard et Béatrice
Bernard revenait de l’ANPE. Comme les autres jours depuis huit mois, il n’avait rien trouvé, sinon des offres pour des postes de manœuvres dans le bâtiment. A quarante sept ans et avec une broche métallique dans le bras, il n’ avait plus le courage de les accepter. D’ailleurs, aurait-on voulu de lui ? Il comprenait qu’on lui préférât des gars en pleine force de l’âge. Avant l’accident qui lui avait coûté son permis de conduire, son licenciement et un mois d‘hôpital, il était chauffeur-livreur dans une entreprise de déménagement Il poussa la lourde porte de l’ immeuble de la rue de Douai, franchit la cour pavée où flottait un mélange d’odeur de cuisine, de lessive et de détritus, salua la concierge qui rinçait à grande eau le local à poubelles. Il grimpa l’escalier en bois aux marches grinçantes et à l’odeur d’encaustique jusqu’au premier étage, fit tourner la clef dans la serrure de son appartement, le premier sur le palier. Il appela : « Béatrice ». Aucune réponse ne vint. Dés qu’il vit le carré blanc avec ses quatre lignes à l’encre bleue posé sur la table basse du salon, il eut un pressentiment désagréable. Il le regarda de haut, les mains dans les poches de son blouson. « Je pars ». Ces deux mots l’avaient abasourdi. Il lui fallut plusieurs secondes pour continuer sa lecture. « Franck et moi sommes amoureux ». La pièce semblait tourner autour de lui. Sa gorge était sèche tout à coup. Franck était un camarade de travail de Béatrice, un ingénieur en informatique, comme elle. Elle l’avait amené plusieurs fois à la maison. Lui qui se croyait si perspicace ne s’était douté de rien. Depuis quand cela durait-il ? Il cherchait des indices, quelque signe avant coureur. Il ne voyait pas… Une chose cependant lui revint à l’esprit! Elle datait de ce midi quand il était revenu de la boulangerie avec le pain qu’elle l’avait envoyé acheter. Il fredonnait une chanson de Brassens. Au moment où il rentrait dans la cuisine et lui tendait le pain, il chantait : « Il est des biches qui remplacent leurs beaux cerfs par des sangliers ». Elle l’avait regardé furtivement. Il avait lu dans ses yeux quelque chose comme de l’agacement. De l’agacement, c’est, en tout cas, ce qu’elle avait nettement manifesté le matin même quand il s’était assis sur le bord du lit alors qu’elle y était encore blottie, tête tournée vers le mur, et qu’il lui avait passé tendrement la main dans le dos. « Mais, non! », avait-elle protesté dans son demi-sommeil. Il s’était relevé, un peu surpris et vexé. « J’ai réglé le mois en cours et le prochain pour que tu aies le temps de te retourner. Je te laisse les meubles. » Machinalement, il regarda la grande télé posée à même le sol face au canapé noir; c’était un vieux poste à l’image incertaine. En face, trônait le buffet mexicain en bois brut; la maigre lumière de la cour obscurcie par les quatre étages supérieurs ne perçait pas la pénombre des étagères où se dessinaient des silhouettes étranges. Le salon lui parut tout à coup d’une tristesse affreuse et son cœur se serra violemment. Il se leva brusquement, saisit son manteau et dévala les escaliers sans prendre la peine de fermer la porte à clef derrière lui.
La nuit tombait sur la place Clichy. Un crachin lustrait la chaussée et les trottoirs où se reflétaient en jeu multicolore les feux des voitures, celui des cars de touristes et l’éclairage des sex-shops. Le Moulin rouge, cathédrale de ce quartier interlope tendait les bras de son enseigne vers les lueurs glauques, sans lune et sans étoiles, d’un ciel exilé aux confins de la ville. Il ne leva même pas les yeux sur le grand type en costume noir et cravate qui l’invitait à entrer dans le pip-show dont il tenait l’entrée. Tandis que son pas foulait machinalement le bitume devant lui, son esprit flottait dans la mémoire des années passées en compagnie de Béatrice.
Béatrice…Les initiales de leurs noms accolées faisait jadis l’objet d’un jeu puéril, d’une minauderie propre aux amants de fraîche date qui, avec la routine, se transforme en ces tics de langage absurdes qui sont chez les vieux couples la fossilisation de leurs élans de jeunesse. Un sourire amère passa comme une ombre sur les lèvres de Bernard.
Il l’avait rencontrée pour la première fois voici sept ans, sur l’île du Levant, à la Pentecôte. Elle avait prit une semaine de congé avec la ferme intention de vivre quelque voluptueuse aventure au soleil de ce domaine naturiste de la Côte d‘Azur, comme elle le lui avait avoué bientôt sans fausse pudeur. En voyant son corps nu à la chair laiteuse se déplacer gracieusement et prudemment sur les rochers de la crique du « Bain de Diane », se glisser dans l’eau cristalline pour en ressortir presque aussitôt, il s’était planté au milieu du sentier qui surplombait la mer. « Nom de Dieu! ». Il l’avait regardée avidement tordre sa chevelure noir de corbeau, la tête penchée sur le côté pour éviter l’eau qui en coulait. La vue de sa peau humide, de ses seins et de ses cuisses fermes qui luisaient comme de l’ivoire, le triangle noir de son pubis lui avaient procuré une sensation à la fois animale et esthétique. Il avait rejoint le solarium en dessous du sien. Sans la regarder, il avait dénoué la serviette qui lui ceignait la taille, l’avait étendue sur la dalle de ciment et était entré dans l’eau où il avait nagé un crawl qu’il présumait viril et stylé. Quand il avait regagné sa place, elle était assise et se passait de la crème sur le corps. Il lui semblait bien qu’elle lui avait jeté un regard furtif. Puis, elle s’était allongée sur le ventre, la tête enfouie dans les bras. Il s’était étendu lui-aussi de manière à la voir. Il avait ouvert son livre qu’il fit mine de lire en guettant ses mouvements. Elle était restée longtemps immobile avant de se retourner et, dans cette volte-face, elle l’avait regardé. Il avait saisi l’occasion : « Attention aux coups de soleil!». Elle avait souri, sans répondre ; mais ce sourire était encourageant, ce n’était pas un simple sourire de politesse : il contenait une approbation, le plaisir d’un vœux satisfait. Il avait insisté avec des riens et la conversation s’était amorcée, banale dans les paroles, mais stratégique, grisante dans les silences, dans les regards. Ils avaient découvert qu’ils habitaient tous deux Paris : elle, près de la place Clichy, lui, à Ménilmontant. Elle lui avait demandé d’un air qu’elle voulait détaché s’il connaissait une boite de nuit sur cette île. Il en connaissait une, la seule du reste: « Le Monastère », derrière la place du village; il y était allé hier et comptait bien y retourner ce soir; peut-être aurait-il le plaisir de l’y rencontrer? « Peut-être », avait-elle répété dans un demi-sourire et en détournant les yeux pour dissimuler une satisfaction qui n’avait pas cependant tout à-fait échappée à la vigilance de Bernard. Elle avait pris congé non sans lui avoir indiqué le camping à proximité du port où elle avait loué un petit bungalow rustique ; lui, en avait loué un deux corniches au-dessus, à mi-chemin entre le port et le village, chez un particulier, sur un grand terrain, sans voisins immédiats. Il avait regardé sa mince et longue silhouette, maintenant drapée dans un pagne à motifs africains noirs sur fond blanc, gravir les rochers pour rejoindre la sente et y disparaître bientôt derrière le rideau de genévriers, de myrtes et d’arbousiers que les mistrals avaient façonné en plan incliné vers l‘est.
Il était parti cinq minutes après elle. N’aurait-il pas dû être plus audacieux, l’inviter carrément, sans plus attendre ? Et si elle rencontrait, avant qu’il ne la revoie un autre homme plus direct? C’était bien lui, ça, cette timidité, cette circonspection dans l’approche! Il en était là de ses pensées alors qu’il grimpait les escaliers en pierre de la Perspective, quand il l’avait aperçue un peu plus haut, flânant, tirant des bords d‘un côté à l‘autre de la route, s’arrêtant ici pour humer le parfum improbable d’une fleur de plumbago, là pour observer une des première cigale de la saison à peine sortie de son enveloppe, immobile sur le tronc d’une bruyère arborescente, encore silencieuse. « C’est pas par là le camping « Colombero »! », avait-il lancé dans son dos d’une voix enjouée. Elle lui avait jeté un regard par dessus son épaule alors qu’il la rattrapait : à nouveau ce regard furtif pour en dissimuler le plaisir qui l‘éclairait, un regard pas surpris de le voir ( en tout cas, il en aurait juré), comme si elle l’eût attendu. « Non, je voulais me promener un peu avant de rentrer. - Faisons un bout de route ensemble, alors? Je vais vous montrer mon bungalow. ». Ils y étaient arrivés bientôt en parlant de la topographie de cette île qu’il connaissait mieux qu’elle pour la fréquenter depuis plusieurs années pendant ses congés d’été. Pour Béatrice, c’était la première fois. Le bungalow de Bernard était simple mais propre et relativement spacieux. Un grand lit, presque au ras du sol sur un coffre en bois, trônait sous une fenêtre tendue d‘un tissus provençal jaune semé de fleurettes rouges et vertes; un sac de voyage était soigneusement rangé à son pied; un Simenon traînait sur la table de nuit à côté d’une lampe-torche. Ils s’étaient assis sur un petit canapé en osier. Les pales d’un ventilateur ronflaient au-dessus de leurs têtes en brassant l’air qu’elles ne parvenaient pas à rafraîchir vraiment. Bernard avait proposé un kir et sorti une bouteille de muscadet du réfrigérateur. Tout en versant la dose de crème de cassis au fond des verres, il cherchait un sujet de conversation. Plus il cherchait, moins il trouvait. Dehors, au sein de la nature et en marchant, il était plus à l’aise; entre les murs du bungalow, il se sentait emprunté. Il avait ouvert la porte-fenêtre en grand pour se donner une contenance et puiser de l’inspiration dans le paysage. La colline couverte de maquis fermait l‘horizon. Il avait montré à Béatrice le grand eucalyptus majestueux qui dépassait de très haut les bruyères, les arbousiers et même les oliviers au feuillage argenté. Il avait suggéré qu’ils se tutoient. « Vous pouvez si vous voulez, vous êtes plus âgé ; moi, je ne sais pas si j’y arriverai », avait-elle répondu. Il l’avait regardée, un peu décontenancé. Il se méprenait sur sa réaction ; il réalisait mal qu’au fond il l’impressionnait. Plus tard, il prendrait conscience de tout ce qu’elle attendait de lui; il lui faudrait alors soutenir un rôle au-dessus de ses forces et qui les détruirait tous les deux.
Il avait marché sur le boulevard de Clichy jusqu’à la place Blanche, remonté la rue Lepic et bifurqué dans la rue des Abesse. Il s’était assis sur un banc près de l’entrée du métro. Ce n’était plus la gaîté clinquante, commerciale, louche et malsaine de Pigalle, mais une ambiance plus feutrée, plus romantique : celle de la faune montmartroise, bohême artificielle, bourgeoise, inspirée par le vain souvenir des peintres qui avaient rendu célèbre la Butte mais que leur esprit avait désertée depuis longtemps.
Il réalisait aujourd’hui pleinement tout ce que Béatrice avait attendu de lui : la sécurité, un maître qu’elle aurait pu admirer et respecter, « ce que la plupart des femmes, finalement, recherche consciemment ou non, en dépit de leurs discours féministes ( l’espèce de culte romantique qu’elles conservent au mariage en est le symbole le plus archaïque) », pensait-il. Elle l’avait placé sur un piédestal, encouragée qu’elle fut par sa bonne mine et l’air distingué qu’il entretenait soigneusement : paraître intelligent, instruit, voire profond semblait primordial à Bernard, -et, par dessus tout, paraître fort. Ce programme était cependant difficile à soutenir au quotidien; ce qu’il aurait voulu être ou ce qu’il croyait qu’on attendait de lui était source de tension quand il était confronté à la réalité des relations. Son énergie se dissolvait dans ce conflit interne. Béatrice avait son propre conflit interne. Elle avait peur. De quoi avait-elle peur? Elle lui avait plusieurs fois fait part d’un état d’angoisse. Ses nuits étaient agitées par les rêves; elle parlait souvent en dormant. Jamais il n’avait pu lui faire dire la cause de cet état: elle semblait l’ignorer elle-même. Son père, breton bon-vivant et bigame, était mort alors qu’elle avait dix-huit-ans; il avait vingt ans de plus que sa mère, laquelle vivait maintenant avec un homme qui en avait vingt de moins. Ce dernier, Pierre, était une sorte d’idiot alcoolique passionné par la vie du cirque : il en avait construit un en miniature; tout y était : le chapiteau, les animaux, les dresseurs, les clowns, les acrobates, les magiciens, les visiteurs, les roulottes, les cages et les camions pour transporter les bêtes et le matériel. Il remisait tout ça précieusement dans le grenier de la maison de Saint-Malo sise sur une place du petit Paramé, à la lisière des champs, où la mère de Béatrice tenait la gérance d’un bistrot vieillot; personne ne devait toucher à la précieuse maquette. Parfois, un supermarché de la ville, lorsqu’un cirque venait dresser son chapiteau dans la région, se mettait à l’heure de l’événement et sollicitait Pierre pour qu’il expose sa maquette dans le hall du magasin. On le rémunérait pour ça, et il en tirait une grande fierté. S’il trouvait une oreille complaisante (celle de Bernard, par exemple), il était intarissable sur la vie du cirque. Il avait souvent songé à tout plaquer pour suivre les saltimbanques. « Tout », en fait, se résumait à la mère de Béatrice, car il n’avait pas grand chose d’autre, que ce soit en terme de famille ou de biens matériels : « C’est la seule chose qui pourrait me faire quitter Josiane ». Josiane baissait un peu la tête sans rien dire; elle avait entendu cette phrase cent fois. Béatrice avait honte de son « beau-père »; elle faisait des efforts immenses pour ne pas trop le montrer à sa mère qui n’était pourtant pas dupe et dissimulait sa tristesse et sa gêne. Le premier jour où Bernard avait été invité chez elle à déjeuner, le singulier compagnon de Josiane, qui, l’esprit vivifié par quelques anisettes, observait à table les mouvements de fourchette de Bernard, s‘était exclamé à plusieurs reprises : « De Dieu! Il mange bien! »; à la troisième, Bernard n’avait pu retenir son rire. Béatrice s’était levée subitement en jetant sa serviette et s’était enfuie dans sa chambre. « Pierre!», s’était exclamé Josiane en lui jetant un regard réprobateur. Bernard était allé rechercher Béatrice qu’il avait trouvée recroquevillée entre le lit et le mur.
« Tu ne voudras plus venir! , lui avait-elle dit, en larmes. - Mais bien sûr que si! l’avait rassuré Bernard. -Tu n’es pas fâché? -Pourquoi le serais-je? -Il n’est pas méchant mais c’est un con; il me fait honte. -Bah! Ça n’a pas d’importance; moi, en tout cas, ça ne me dérange guère. -Vraiment? Tu es gentil.
Il avait essuyé ses larmes et ils étaient redescendus à la cuisine. Pierre n’était plus là. Josiane débarrassait la table. Elle avait jeté un regard triste et fugitif sur Béatrice.
« Que veux-tu, disait-elle à sa fille, il est gentil avec moi ». Elle craignait de rester seule. Elle aussi avait son propre conflit. ***
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